1 - Le Formateur

Publié le par Adriana Evangelizt

 

I - Le Formateur


 

par Adriana Evangelizt

 


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Giram

 



Je suis ce que l'on nomme un "formateur". A ne pas confondre avec un "formeur". Moi, je ne forme pas, je formate. Ma vocation est de forger la mentalité de l'homme ou de la femme appelé à servir la Nation dans un futur très proche. Alors bien sûr, ces êtres-là sont triés sur le volet. Il faut qu'ils se distinguent de la masse. La masse, elle, n'est nécessaire que pour subvenir aux besoins de la Nation et de ses serviteurs. La populace laborieuse nous est d'une grande utilité matérielle mais ne peut en aucun cas participer à nos divers plans idéologiques ou spirituels. Moins elle en sait, mieux c'est pour elle et pour nous. D'ailleurs nous la maintenons dans un état léthargique permanent afin qu'elle n'ait point le temps de penser et, par extension, de se rebeller. Sexe, alcool, drogue et le spectacle permanent ! Voilà la recette idéale pour que la meute ne soit jamais hurlante mais ressemble plutôt à un troupeau bêlant. Comme dirait le vulgaire, "si vous voulez vous éclater, il faut bosser les boeufs !". Tiens, j'en ris... de les imaginer travailler pour nous nourrir, nous qui faisons partie de l'élite. J'en ris à gorge déployée au fond de ma tête. Oui. Je l'avoue. Je n'ai nulle pitié pour cette "populace". Sa stupidité effroyable me procure un écoeurement sans pareil. Comment peut-on être aussi servile, aussi soumis, aussi ridicule ? Comment ? Comment peut-on parvenir à une telle abjection de lâcheté et d'aveuglement ?


Du haut de mon balcon, parfois le matin, je regarde défiler toutes ces pauvres marionnettes et il me vient des envies de gerber, comme dirait le vulgaire. Que le peuple soit écrasé d'impôts ou sacrifiés aux intérêts douloureux de la Nation, peut m'importe ! Je suis un être cruel et les gens cruels n'ont pas d'états d'âme. Je suis fier de cela. Fier de cette cruauté qui m'habite tout entier. Je me sens intouchable. Car imperméable aux émotions humaines. C'est pour cette qualité essentielle, cette inhumanité, que j'ai été choisi pour exercer la noble profession de "formateur". J'avais, bien évidemment, fait mes preuves dans le long apprentissage inhérent à ceux qui sont prédestinés à accomplir de grandes tâches pour la Nation. Je fais partie de ceux que l'on nomme les Elus. Il y en a très peu. Non, point que je m'en glorifie. Mais je suis fier de moi. Fier d'avoir réussi là où tant d'autres ont échoué. Fier de posséder des aptitudes naturelles qui m'ont permis de me hisser suffisamment haut pour ne pas faire partie du troupeau. Suffisamment haut pour être au dessus du Président, de ses ministres et de tous ses courtisans. Eux aussi ne sont que des pions entre nos mains. Et il ne tient qu'à nous de les rétrograder plus bas que la populace, si ça nous chante. Mais plus précisément, s'ils ne sont pas obéissants. Nous aimons l'obéissance chez nos subordonnés. C'est une condition essentielle pour garder une position bien en vue. Et quelque chose qui peut même rapporter de gros subsides si l'on y met le paquet, comme dirait le vulgaire. Plus tu courberas ton dos et davantage tu seras rémunéré, larbin ! La servilité de ce président me dégoute ! Il n'en finit pas de courber le dos à chaque fois qu'une ordre lui est donné. J'ai rarement vu plus vil et plus bas. Par moments, je rêve que je le frappe pour le faire réagir. Mais il ne bronche pas. Il se laisse cogner jusqu'à ce que j'éclate sa tronche. Jusqu'à ce que j'ai les mains en sang. Bien sûr, ce n'est qu'un rêve.


Il est 7 h 30. Je suis dans mon bureau de formateur en train de compulser sur mon ordinateur le dossier consacré au candidat choisi pour le formatage. C'est une femme. Une femme. Il y a longtemps que l'on ne m'en avait pas proposé. Si je me souviens bien, je n'en ai même jamais eu à formater. Les femmes possèdent rarement les qualités requises. Personnellement, je les porte en piètre estime. Je me suis toujours méfié d'elles. La plupart ne sont que des séductrices doublées de manipulatrices. Quand il m'arrive de sortir dans le monde parce que je suis invité, ne m'échappe pas le manège de ces prédatrices. Plus d'une  joue de ses charmes pour essayer de m'embobiner. Mais je reste froid à leurs avances. Froid à leur contact. Rien ne m'excite en elles. Des chiennes en rut pour la plupart. Il est hors de question que je me mêle à ça ! Quelle décadence se serait pour moi, l'Elu. Un de mes amis me disait l'autre soir "Tu as une côte monstre avec les femmes. Regarde, elles sont presque toutes en train de te regarder. Il est vrai que tu es tellement beau !" Sa réflexion m'a arraché un sourire. Oui, je suis beau. Ou plutôt... je sais par les autres que je le suis. Et c'est peut-être pour cela que je suis si inaccessible. Si froid. Si distant. J'émets une hypothèse car je ne suis sûr de rien. Peut-être que cette froideur est dûe à mon propre formatage. On doit beaucoup travailler l'insensibilité. Rien ne doit nous émouvoir. Rien. Ni personne. Et surtout pas les femmes. C'est ce qu'ils disaient... celui qui est prisonnier du charme des femmes et du sexe, ne peut pas être un vrai Fils de la Nation. Seul celui qui sait tout maîtriser parviendra au sommet. J'ai tellement maîtrisé que je ne suis jamais tombé amoureux. De toute mon existence. Aucune femelle n'est parvenue à briser la glace dont je me suis caparaçonné. Un vrai marbre. Comme je méprise le président, je méprise les femmes !


Et justement, à cause de cela, la fameuse candidate... sera victime de mon acharnement jusqu'à ce qu'elle craque. Ce qui équivaudra à une inaptitude. Elle ne pourra donc pas oeuvrer dans les rouages secrets de la Nation. Et retournera de là où on l'a momentanément tirée. En prison.


A suivre...

 

 

 

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