Assumer sa différence

Publié le par Adriana Evangelizt

 

 

 

Assumer sa différence


Je dédie ce texte à Joël qui m'a laissé un commentaire
ici

 


 

Je sais très bien que les Noirs et les Arabes sont les premières victimes du racisme dans notre monde occidental et en  France en particulier. Il n'y a qu'à voir le nombre de Noirs et d'Arabes travaillant en tant que présentateurs de télé pour voir déjà combien notre société est égalitaire. Ou à qui appartiennent les grands médias. Je comprends parfaitement la douleur que l'on ressent lorsque lon est ostracisé, moqué, raillé parce que l'on est différent des autres de par l'apparence. C'est quelque chose que j'ai connu lorsque j'étais enfant. Et les enfants sont très cruels entre eux souvent parce qu'ils écoutent ce que disent leurs parents. Les enfants ne sont que le reflet de leurs géniteurs. Rares sont ceux qui s'en démarquent dans l'enfance. 

Ainsi comme mon père était espagnol, on me surnommait "l'espadrille" et comme j'étais mal habillée, on me traitait de "bohémienne". Cela a commencé très tôt. En ce temps-là, dans ma famille, c'était la vraie misère. On n'avait pas comme Sarkozy -qui s'en plaint- du soumon fumé sous cellophane mais du pain trempé dans un bol de café au lait. Une immonde purée qu'il m'était impossible d'avaler comme je l'ai déjà expliqué ICI. Et côté vestimentaire, ce n'était pas du luxe non plus, il faut le dire. Des jupes ou robes affreuses, des souliers éculés, les cheveux en bataille, bref, et question propreté, ça laissait aussi à désirer. Ma mère n'était pas une femme d'intérieur mais elle n'était pas faite non plus pour être mère. A tel point que j'avais honte d'aller à l'école. Oui, honte. Avec ma soeur, nous étions tellement mal habillées que tout le monde se moquait de nous.

A l'âge de 7ans, j'ai commencé à prendre du poil de la bête et à m'allier avec tous les autres "ostracisés", tous les "misérables" aussi mal habillés que moi ainsi que mes potes les gitans. Puisqu'on me traitait de bohémienne, après tout, autant l'être jusqu'au bout.  Et bien évidemment, il ne se passait pas une récréation sans que l'on en découse avec les moqueurs. La bande choc contre la bande chic. Il se trouve que la bande chic, à part ramener sa fraise, ne savait pas vraiment se battre et qu'à la fin du pugilat, ils étaient aussi loqueteux que nous. Je souris en écrivant cela mais c'est la vérité. Et bien évidemment, la première chose que faisaient ces tristes sires c'est d'aller "rapporter" à la maîtresse du cours moyen 1ère année qui était aussi la directrice d'école. Ils ne disaient pas, bien sûr, la vérité. Ils ne disaient pas que l'on s'était rebiffé parce qu'ils nous avaient insulté. Non. Ils racontaient les choses à leur manière et comme j'étais la seule fille de la bande, c'est sur bibi que retombait automatiquement les accusations. Et les punitions. Ils arrivaient en pleurant à la maîtresse "C''est elle." J'avais beau essayer de me défendre, cette chère institutrice se ruait vers moi, me tirait les oreilles à m'en tirer des larmes et cela se finissait inexorablement par une paire de claques devant tout le monde. Les fils et filles de famille, les "bien habillés" avaient sa préférence. Je ne me souviens plus du nom de la "mégère" mais néanmoins, une anecdote avec elle a renversé la donne si je puis dire.

Madame avait les ongles très longs. A tel point qu'un matin ma mère s'aperçoit que j'avais une blessure sur le lobe de l'oreille droite. Elle me demande "Qu'est-ce que c'est que ça ?" Je lui réponds bien évidemment que la  maîtresse me tire les oreilles tous les jours et que cela provient sûrement de là. Ce qui était très curieux avec ma mère c'est qu'elle seule possédait le privilège de me frapper. Elle ne supportait pas que les autres le fassent. Là voilà donc m'accompagnant à l'école. A pied. Il y avait trois km. Plus on avançait sur le chemin et plus elle se montait contre la directrice et plus moi, je m'écrasais redoutant le pire. Je me souviens toujours de notre entrée fracassante dans la salle de classe car on était en retard de surcroit. Elle a ouvert la porte d'un coup sec, surprenant tout le monde puis s'est avancée vers la directrice qui était debout devant son bureau. Et là, l'abattage a commencé. Elle lui a montré mon oreille, lui a pris la main pour bien mettre en exergue ses ongles, l'a menacée de lui casser la gueule, de porter plainte, de la faire passer en conseil. J'en passe et des meilleures.  L'autre n'a pas pu en placer une. Mais la voix de stantor de ma mère emplissait toute la salle de classe à tel point que d'autres instituteurs alertés par le bruit sont venus voir ce qu'il se passait. Puis après avoir vidé son sac, ma mère est partie. Inutile de vous préciser la gueule que faisait madame la directrice. D'autant que j'étais au premier rang. Je me suis retournée à un moment donné pour voir mes copains qui eux étaient au fond. Ils étaient pliés de rire. Ceci n'a pas échappé, bien sûr, au cerbère qui a décidé de me coller pour la récréation avec trois autres. "Tu n'iras pas en récréation. Tu es punie !"

Cause toujours tu m'intéresses. La récréation arrive, tout le monde se lève et sort, sauf les trois condamnés. Je me lève et je suis la foule. En pensant qu'elle m'avait puni sur un moment de colère. Vous allez rire. Je joue un peu puis je vois que la fenêtre de la classe était ouverte. Je viens carrément m'y jucher en me hissant sur le rebord du mur. Je regarde les trois condamnés en train d'écrire sous la dictée du cerbère. Qui m'aperçoit. "Qu'est-ce que tu fais là toi ? Je t'avais dit de rester ici." Elle se rue vers moi, me balance une tarte avec tellement de force que le mur m'en donne une autre. Puis elle hurle "Tu rentres de suite !". J'obtempère en me tenant le front et je sens comme une boule qui grossit à vue d'oeil. C'est vous dire qu'elle n'y était pas allée de main morte. Et bien évidemment lorsque je franchis la porte, elle aperçoit la bosse qui est en train de virer au bleu. Là, il fallait la voir. "Oh mon dieu." Et oui, mon dieu... avec les menaces de ma mère dans la matinée, il est clair et net qu'elle était mal barrée. "Viens là, je vais te soigner." Elle me fait asseoir sur sa chaise, me demande de tenir une pièce sur le front, part chercher des glaçons, revient. Mais la bosse était toujours là. Puis elle commence à me donner des bonbons en me disant "Ne le répète pas à ta mère." Je lui dit "Vous avez un miroir" Elle attrape son poudrier, je regarde mon front et aperçois une bosse égale à une grosse pièce de 2 centimes de l'époque et toute bleue. "Je te promets que tu ne seras plus punie... continue-t-elle. Je te donnerai des bonbons tous les jours, je sais bien que tu ne dois pas en manger souvent." Vous ne pouvez pas savoir tout ce qui se passe dans une petite tête... d'autant que si ma mère voyait la bosse, bien évidemment elle me demanderait des explications et  ça se finirait automatiquement par une raclée. Souvenons nous de l'anecdote du poignet foulé.  Mentir pour se sauver. Je lui ai rendu son poudrier. Je voyais bien qu'elle était mal à l'aise. "Des bonbons tous les jours ?" lui ai-je demandé en passant mon doigt sur la bosse. Elle était agenouillée devant moi. Elle m'a prise par les épaules. "Ce serait très grave pour moi si tu lui dis la vérité." Déjà, la récréation se terminait, les élèves entraient dans la classe. En retournant m'asseoir, je réfléchissais au mensonge qu'il allait me falloir inventer pour couvrir ma maîtresse et ne pas prendre de coups.

Et bien sûr, la suite de l'histoire n'est pas très glorieuse pour ce qui est du mensonge. Avant de quitter la classe à la fin des cours, la directrice m'a encore pris en apparté, la bosse était presque noire. Elle a placé quelques mèches de cheveux dessus pour essayer de la dissimuler. Lorsque je suis arrivée à la maison, ma mère n'était pas là. J'ai vu cela comme une bénédiction. Ma sœur a commencé à chahuter avec moi, je me suis mise à la poursuivre dans la maison... il y avait une grosse cheminée à l'ancienne dans la salle à manger. En prenant un virage trop court, j'ai fait semblant de me cogner la tête contre elle, et je suis tombée en criant "Aïe... aïe... aïe..." et en me tenant le front. A cette époque, il y avait une vieille mamie chez nous. Alertée par les cris, elle est accourue. Et j'y allais de plus belle toujours à terre... "aïe... aïe... aïe..." elle a retiré ma main et lorsqu'elle a vu la bosse... "Oh mon dieu..." Et moi, pleurnicharde... "C'est sa faute... elle arrête pas de m'embêter... et voilà je me suis cognée..." Je tiens à vous rassurer de suite, ma sœur était la chouchou de la mamie et de ma mère. Je savais très bien qu'elle ne risquait absolument rien. Et de fait lorsque ma mère est arrivée, l'histoire est passée comme une lettre à la poste.

Le lendemain matin... lorsque j'ai ouvert la porte tout doucement, la première chose que j'ai vu, c'est la tête de la maîtresse. Elle devait se demander si j'étais seule ou "accompagnée".  Elle s'est levée d'un bond. Est venue vers moi, m'a entraîné dans le couloir pour que personne n'entende. "Alors ?" m'a-t-elle demandé. "Je ne lui ai pas dit que c'était vous." "C'est vrai ?" J'ai acquiescé avec la tête. Alors elle m'a serré fort contre elle en répétant "Merci. Merci. Tu te conduis comme une grande. " Et lorsque nous sommes rerentrées dans la classe, elle me tenait par la main.

Entre elle et moi, désormais, il y avait un secret et un pacte. Mais mieux, une sorte de complicité s'était installée. Quelques jours plus tard, elle nous explique que pour les fêtes de fin d'année, elle a décidé de monter une pièce de théâtre. Elle demande "Y a-t-il des volontaires ?" Quelques doigts se lèvent. Pas le mien. Elle s'avance vers moi et dit : "Tu n'aimeras pas faire du théâtre ?" Je lui réponds que non. "Pourquoi ?" demande-t-elle. "Parce que je crois que je serai mauvaise comédienne." Alors elle s'est penchée vers moi, a planté ses yeux dans les miens en souriant... "Toi mauvaise comédienne ? Allons-donc... je t'inscris d'office."

Parallèlement, avec la bande chic, les choses avaient aussi évolué. A force de voler dans les plumes de ceux qui me traitaient "d'espadrille" ou de "bohémienne", ils en étaient arrivés d'abord à me craindre puis à me respecter. Du haut de mes sept ans, mal fagotée, d'une maigreur extrême, j'avais choisi de me battre plutôt que d'être victime de la méchanceté gratuite des enfants de mon âge. Et comme j'ai vu que c'était payant, j'ai continué dans cette voie par la suite. Y compris avec ma mère qui exécrait toutes les races à part la sienne. Si les parents ne nous inculquaient pas le racisme dès le plus jeune âge, s'ils ne cultivaient pas l'art morbide de la différence, il est clair et net que personne ne regarderait personne avec un œil suspicieux. Nous vivons dans un monde d'intolérance et de méchanceté qui me révulse. Le racisme n'existe pas que par rapport à la couleur de la peau, il existe dans le regard des gens parce qu'une femme est "forte", parce qu'un homme est efféminé, parce qu'un tel est mal habillé, parce qu'un autre a choisi d'être excentrique et la liste est loin d'être exhaustive.

Ainsi je me souviens que dans le village où je vivais après le divorce de mes parents, on m'avait interdit de parler à une jeune fille parce qu'elle était fille-mère. La belle affaire ! Vous vous doutez bien que j'ai sagement obéi et que je n'ai jamais parlé à Dolores. Sourire. Plus tard, elle est devenue ma meilleure amie.

Assumer sa différence et même la revendiquer par rapport aux pauvres moutons qui broutent dans le pré cruel de la méchanceté ou de l'indifférence, voilà l'attitude des Rebelles. Et tous ceux qui ne pratiquent pas le "Aime ton prochain comme toi-même"... ne sont pas nos amis.

A bientôt...

Adriana Evangelizt

 

Publié dans Enfance du poète

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RaGone 26/05/2007 02:51

Super Adriana ! Je voulais vous dire combien j'ai aimé vous lire. Je partage combien de vos idées, je reviendrai sûrement. Merci !