Le Bourreau du Roi

Publié le par Adriana Evangelizt

Une petite fiction qui m'a été inspirée par la vie et la mort de Saddam Hussein. La scène se passe dans une pièce avant l'exécution... un long monologue...



 

Le Bourreau du Roi

 

 

 

Qu'est-ce que tu crois Bourreau ? C'est bien ton nom, n'est-ce pas ? Tu ne réponds pas. Tu préfères tourner le dos. C'est plus courageux. J'en ai connu des types comme toi dans ma jeunesse. Ils travaillaient pour moi. Ils faisaient ce que tu fais. Ce que tu vas faire dans quelques minutes. Ils portaient aussi une cagoule noire. Pour pas qu'on voit leur sale gueule mouillée d'une irreppressible peur. Peur de quoi ? Ou de qui ?  Il y en avait un qui avait ma préférence. Tout le monde l'appelait le Bourreau du Roi. Parce que le monarque qui régnait sur le pays savait qu'il pouvait compter sur lui pour exécuter toutes les basses oeuvres que sa majesté lui interdisait. Quand tu règnes au sommet d'un Etat, tu ne dois pas te salir les mains dans de viles besognes. Tu as recours à ce que l'on nomme de "petites mains". Et les mains n'ont pas de cervelle. Or, quand elles sont "petites", elles en possèdent encore moins que les autres. Fais moi voir les tiennes au lieu de rester de dos ! N'oublie pas que je suis toujours le Roi. Même si les envahisseurs disent le contraire. Ils peuvent toujours piller nos richesses et massacrer mon Peuple, ils ne nous prendront jamais notre âme, ni celle du Pays. Choisis bien ton camp, Bourreau. Enlève tes gants et montre-moi tes mains. Tu ne veux pas enlever les gants ? Bon. Je me contenterai de ce que je vois. Elles me semblent courtaudes. Je parie que tu as les doigts boudinés et que tu te ronges les ongles. Baisse pas la tête quand je te cause ! Regarde-moi dans les yeux ! Là, je te sens nerveux. Si tu veux cogner, te gêne pas. Ca calme. J'ai les pieds et les mains attachés. Tu risques rien. Evite la tête parce que... moi, je n'ai pas de cagoule. Pour l'instant. Mais tout à l'heure non plus d'ailleurs.

Je veux crever en les regardant bien dans les yeux tous les enfoirés qui sont venus se réjouir du spectacle. Je vais leur montrer jusqu'au bout que je suis toujours le Roi. Ils seront même obligés, pour me faire taire, de me couper le sifflet en ouvrant la trappe. Pendu au bout de la corde je me tairai enfin. Mais pas avant. Et j'aurai encore un sourire méprisant pour répondre à leurs insanités et à leurs ordures dont ils ne sont que les poubelles. Pour avoir sacrifié mon Peuple comme ils l'ont fait... crois-moi Bourreau... ils sont pires que moi. Bien pires. Eux, déjà, n'ont pas d'honneur. Ce sont les prostitués du grand Mac américain. Il agite une grande liasse de dollars devant leur nez et ces limaces baissent leur froc en disant merci. Je vais même te dire, les vrais prostituées sont bien plus intelligentes qu'eux. Parce qu'elles passent à la caisse d'abord avant de s'allonger. Tandis que ces merdes s'applatissent juste à la vue des hypothétiques milliards qu'ils ne toucheront jamais. Par contre, le Grand Barbeau lui, il fait le plein d'essence. Il fait ses réserves. Toute l'Amérique va pouvoir rouler et se chauffer sans que l'Escroc monumental ne débourse un seul dollar mais il ne se gênera pas pour faire chèrement payer à son propre Peuple ce que ses copains ont volé. Te dire un peu à quel point lui aussi possède le sens de l'honneur. Tiens, je donnerai cher pour le voir à ma place. Mieux, j'aimerai qu'il soit là, à côté de moi. On verrait lequel des deux est le plus courageux. Oui, j'aimerais voir sa tronche quand on va arriver devant l'auditoire trié sur le volet qui gueulera les saloperies qu'on lui aura dit de gueuler. Imagine un peu la scène, Bourreau. Lui et moi, arrivant ensemble sur le podium des noeuds de pendus. J'imagine la trombine du Maître du Monde en apercevant la corde. Il va piler net, yeux exorbités, bouche ouverte en virant au blanc cadavérique. Moi, j'avancerai dignement comme un vrai Roi. Je poserai mon regard sur ces assassins qui ont vendu mon Pays et crucifié mon Peuple à des entités maléfiques. Ils pourront vociférer à s'en déchirer la gorge, je n'aurai encore que mépris pour cette engeance. Un mépris total. Mais pas de peur. Je n'ai jamais eu peur de ma vie et ce n'est pas maintenant qu'elle se termine que je vais commencer. Je vais leur montrer à tous ce qu'est mourir comme un Roi. Mais le Grand Mac saura-t-il mourir comme un Maître du monde le devrait ?  Ca te fait rire ? Certes, la scène imaginaire est risible. Tu sais bien que je suis plus courageux que lui. Nous n'avons pas eu le même parcours. Ni le même début ni la même fin.

Et toi, Bourreau, tu auras aussi participé à cela. C'est normal, vu ce que je devine de tes mains. Ce sont les mêmes que celles du Bourreau du Roi. Des mains de brute épaisse qui n'ont jamais su effleurer une fleur, caresser une femme et encore moins l'apprivoiser. Des mains d'assassin mariées avec le crime. Prenant plaisir à faire souffrir. A supprimer la vie. Le Bourreau du Roi n'aimait que son Maître. C'est ce qu'il disait. "Ordonne Sire. Et j'accomplirais. Je te dois tant." Il y avait effectivement une dette entre lui et moi. Une dette inestimable. Je lui avais sauvé la vie quelques années auparavant. Il avait assassiné un prince de ma cour qui avait violé sa soeur. Les complots du Prince me gênaient. J'avais vu dans cet assassinat une libération. Le libérateur méritait récompense. Il y eut bien sûr un procès retentissant où le verdict fut... la pendaison. J'ai fait en sorte que quelqu'un d'autre soit pendu à sa place après quelques transformations. Et le coupable fut libéré en catamini. Il lui fut fourni une autre identité ainsi qu'un travail particulier. Rester dans mon ombre et porter pour moi les coups fatals. Pourquoi me tournes-tu encore le dos, Bourreau ?

Lorsque tu es sur le trône et que tu tiens à le garder, il ne faut pas faire de sentiments. Même avec les gens de ta famille. C'était ainsi. Une main de velours dans un gant de fer. Le velours pour ma femme, le gant pour les autres. Je rêvais d'un grand destin pour mon pays. Certains gêneurs ne faisaient pas partie du projet. Quelques pions furent enlevés de l'échiquier. Le Bourreau du Roi était une aide précieuse qui ne renâclait pas à la tâche criminelle. Il suffisait que je dise "la vue d'un tel m'est insupportable" pour que l'horizon s'éclaircisse quelques jours plus tard. Tout comme pour certaines exécutions publiques, je tenais à ce que ce soit lui qui s'occupe de mes ennemis. Je faisais un transfert. Au travers de lui, c'est moi qui frappait. Ceci me procurait un grand contentement.

Le Bourreau du Roi portait toujours des gants noirs. Comme les tiens, Bourreau. Il s'était fait tatouer mon nom sur sa main droite. Preuve qu'il n'avait rien dans la cervelle. Je lui ai dit qu'il n'aurait pas dû. Je lui ai dit que si les choses tournaient mal un jour, deux solutions s'offriraient à lui. Soit on le tuerait sur le champ. Soit on lui demanderait de...  me trahir. Et il m'a répondu qui préfèrerait mourir plutôt que de me trahir. Vas-tu encore longtemps me tourner le dos, Bourreau ?

A l'heure actuelle, je me dis qu'il doit sûrement être mort. Pendant ces trois années de captivité, j'ai souvent pensé à lui. Oui, souvent. La roue tourne pour beaucoup de monde. Les rois se retrouvent au banc des accusés puis condamnés à mort. Les bourreaux, par contre,  restent souvent des bourreaux. Ils ne savent rien faire d'autre que dissimuler leur visage derrière des cagoules. Très peu de gens savent à quoi ils ressemblent. Le Bourreau du Roi avait le privilège de se promener sans masque dans l'immense propriété de son Maître. Ils marchaient côte à côte en tirant des plans sur la comète. Quelle étoile montante allait-il falloir éclipser pour que je reste l'astre le plus brillant du firmament ?

Juste avant que le Grand Satan ne pilonne mon pays, je lui avais suggéré qu'il allait falloir penser à sa retraite. Il m'a répondu qu'il voulait rester à mon service jusqu'au bout. Que personne ne serait capable de faire autant que lui pour moi. Alors... je me suis arrêté de marcher. Je l'ai longuement regardé dans les yeux. Puis j'ai posé ma main sur son épaule. Mille pensées traversaient mon esprit. J'avais tant à lui dire. Je me revoyais des années en arrière et j'ai fortement pensé que si je n'étais pas devenu Roi, j'aurai sûrement pu devenir un bon bourreau puisque j'avais versé mon premier sang à l'âge de quatorze ans. Sans états d'âme et sans verser une larme. Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. On devrait davantage dire ce que l'on a sur le cœur tant qu'il nous en reste encore le temps. Qu'en penses-tu Bourreau ? Jusqu'à quand vas-tu rester planté face à ce mur ? Serais-je donc si effrayant que tu ne veuilles me regarder ? Dis-moi... d'après toi... est-il vivant ou mort ? A-t-il préféré mourir ou... me trahir ? Pourquoi tes épaules se voûtent-elles, Bourreau ?

Puisque désormais les minutes me sont comptées, je vais t'avouer quelque chose... finalement, j'aurai préféré qu'il me trahisse. Et que ce soit lui qui me passe la corde autour du cou. Le Bourreau du Roi n'était pas un bourreau ordinaire. Entre lui et moi existait un lien que seule la Mort aurait pu rompre. La mort, c'était son domaine. Le savoir auprès de moi à ce moment fatal me l'aurait rendu encore plus cher. Je sais qu'il aurait pris un soin particulier à exécuter ce... dernier contrat. Peut-on survivre après la mort de son Maître ? Peut-être... ses mains auraient-elles tremblé pour la première fois ? Peut-être... aurait-il rendu grâce à cette affreuse cagoule noire camouflant ses larmes au moment de l'adieu ? Peut-être aurait-il baissé la tête pour ne pas que je vois ses yeux lorsque je prononcerai "Je te pardonne..." ? Peut-être. Mais pourquoi sanglotes-tu en tombant à genoux, Bourreau ?


Adriana Evangelizt

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